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AUX COULEURS DE CHICOUTIMI : SCÈNES D’UN POSTE DE TRAITE

  • 20 janv.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 févr.


PAR ALEXANDRE DUBÉ 

Professeur en histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi 


De la poudre, des balles pour la chasse. Une chaudière de cuivre, pour la cuisine. Un peu de toile de molleton bleue-violette, peut-être pour se faire un bonnet. Uabuchueian prend le tout. Il est arrivé de l’Ashuapmushuan au courant de l’été ; il y retournera bientôt. Il faut déjà se préparer à l’hiver. L’an prochain, il reviendra à Chicoutimi avec des martres. Pour l’instant, le commis Joseph Dorval note quelque part – un bout de papier, un livre ? – la valeur des marchandises choisies, qu’il ajoute à celles qu’a déjà prises Uabuchueian. Six cent soixante livres. Plus des deux tiers du salaire de commis que reçoit Dorval chaque année. Au moins peut-il espérer que l’an prochain, les peaux de martres seront belles. La réputation du poste de Chicoutimi en dépend. Que peut-on espérer d’autre ? Uabuchueian est un homme avisé, écouté, respecté de sa communauté. S’il dit avoir besoin de poudre, de balles, de chaudière, on lui donnera. 


Dimanche, Uabuchueian et Dorval iront à la messe. Que penseront-ils à ce moment, dans la petite chapelle ? Le missionnaire s’inquiète toujours des croyances des gens de Chicoutimi, du Lac, ou de Tadoussac, Français comme Innus. Peut-être Uabuchueian préfère-t-il les chansons qu’on y chante, entonnées par les femmes innues de Chicoutimi. Peut-être Dorval se désennuiera-t-il en contemplant les peintures du plafond, dont le père Pierre Laure, qui les a réalisées, est si fier. Après, on mangera ensemble le gibier chassé, le poisson pêché, les fruits cueillis. Les Français redemanderont du castor ; les Innus reprendront du pain de blé. On terminera avec des bleuets, que les gourmands amélioreront avec le sucre des Antilles, tout juste arrivé par Québec. L’été 1736 passera trop vite. 


Rivière de Saguenay de l’embouchure à Chekoutimi ; Vue de Chekoutimi du côté de l’ouest Sud-Ouest ; Perspective de Chekoutimi du côté Nord-Est. 1748. (Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


On s’est habitué à penser le poste de traite de Chicoutimi comme un simple lieu de commerce. Une brève note de bas de page, dans le récit trop familier de la traite des fourrures. C’est vrai. Le poste de Chicoutimi, fondé en 1676, est voué au commerce. Il y a été établi par les Français, sur un site d’échanges fréquenté depuis des siècles par les Premières Nations. Le poste lui-même n’est pas très grand. Au fil des années, on y trouvera une ou deux maisons, un petit entrepôt, une chapelle, quelques petits bâtiments annexes. Si on envisage l’histoire de la traite comme simplement une « transaction », écrasée par des considérations commerciales – des fourrures, des peaux, contre des outils, des fusils, du drap – on a peut-être l’impression qu’il n’y a pas beaucoup plus à en dire. On a l’impression de tout savoir déjà. 


Et pourtant, le poste de traite de Chicoutimi est un lieu d’une richesse documentaire extraordinaire. Je n’ai guère eu à inventer dans le petit récit qui précède. Les dettes d’Uabuchueian. Le respect qu’il inspire dans sa communauté. Le salaire de Dorval. Les peintures de la chapelle. L’importance des martres. Les repas que l’on prend. Tout cela, on le trouve dans les archives les plus diverses – des documents comptables, des récits de voyageurs, des inscriptions discrètes dans les marges des registres paroissiaux, des éléments de tradition orale. On le trouve aussi dans les milliers d’objets, d’ossements, de traces que les archéologues ont exhumé du site du poste de traite de Chicoutimi, que l’on fouille depuis plus de cinquante ans. 


Même la mention des bleuets sucrés est tirée d’un document ancien : c’est le missionnaire Pierre Laure qui s’en sert comme exemple du verbe verser, dans son dictionnaire français-innu, de 1726. Tous ces petits détails, glanés ici et là, enfilés comme autant de perles, finissent par constituer des motifs d’une grande beauté. 


Une telle richesse documentaire est en effet un trésor. Peu d’endroits au Québec sont susceptibles d’éclairer avec autant de détails la vie quotidienne, l’échange ordinaire – et pourtant extraordinaire – qui s’y déroule chaque année entre Français et Innus, entre ceux qui s’y installent, et ceux qui sont de passage. Les XVIIe et XVIIIe siècles sont loin, et les silences des témoignages du passé sont nombreux. À Chicoutimi, pourtant, les documents dont on dispose sont nombreux et, s’ils sont connus des historiennes, des historiens, des archéologues, des linguistes et des archivistes, ils ont rarement été mis en commun. En les croisant, on arrive à faire resurgir cette petite communauté de la pénombre de l’histoire. Le Chicoutimi des XVIIe et XVIIIe siècles se pare des couleurs des vêtements innus, des ornements d’église, des fleurs d’agrément qu’envoient les bonnes soeurs, de Québec. On y hume soudain l’odeur du poisson qui grille, et on goûte presque sur ses lèvres l’orignal séché ou le jambon salé. On entend des nit-assoupeu (« je soupe ») et des « couvre le canot, il va pleuvoir ! ». On découvre le nom de ceux qui y ont vécu, qui s’y sont chamaillés, qui s’y sont divertis, qui s’y sont mariés, qui y ont élevé leurs enfants, qui y ont terminé leurs jours. La plupart n’ont pas laissé une grande trace dans l’histoire, et c’est tant mieux. Il y a un vrai plaisir, je crois, à retrouver la dignité tranquille et l’ordinaire touchant de ceux, Français et Innus, dont les noms ont été consignés au hasard de l’histoire. Je m’appliquerai à vous les faire connaître. 


Tout au long de l’année 2026, cette chronique vous offrira l’état des recherches actuelles sur le poste de traite de Chicoutimi. Ce sera l’occasion de faire resurgir ce lieu dans ce que nous avons appelé, mes collègues et moi, une « microhistoire de l’échange ordinaire », dans toutes ses couleurs, ses sons, ses textures. Ce sera l’occasion d’y découvrir la vie quotidienne des Français, des Innus qui vivent sur les lieux et de ceux qui les visitent. Nous verrons que Chicoutimi, tout petit qu’il soit en 1676, en 1737, en 1770, n’est pas isolé du monde. C’est un lieu de passage, où se retrouvent des objets venus des quatre coins de la planète, et des gens venus de loin. Nous y découvrirons l’imaginaire des uns et des autres, leurs goûts, leurs croyances, leurs craintes. Nous verrons ce que c’était que la traite de fourrures, à cette époque. Au-delà des clichés, souvent trompeurs, et des chiffres qui nous aveuglent souvent, nous découvrirons ensemble ces moments de négociations serrées, d’échanges habituels et de cadeaux, sincères ou amers, car tout n’était pas toujours rose. Un échange, c’est toujours un apprentissage mutuel de l’autre, qui passe par des tâtonnements, des erreurs, mais aussi des moments communs, autour d’objets, de lieux, de repas durant lesquels on apprend, peu à peu, à se connaître, et à se reconnaître. Échanger, à Chicoutimi, aux XVIIe et XVIIIe siècle, ce n’est pas transiger. C’est vivre. 

 
 
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Ariane Bouchard

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