QUAND CHASSER SIGNIFIAIT SURVIVRE
- 20 janv.
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Dernière mise à jour : 11 févr.
Pratiques alimentaires et savoir-faire d’il y a
350 ans
PAR ISABELLE TREMBLAY
Journaliste
Il y a plus de trois siècles, bien avant que Chicoutimi ne devienne un carrefour régional, la survie quotidienne reposait sur un rapport intime avec la nature et respectueux de ses rythmes, de ses bienfaits ainsi que de ses colères. La chasse, la pêche et la trappe n’étaient pas de simples activités saisonnières ou récréatives. Elles constituaient les fondements de l’alimentation, du commerce et de la culture, tant pour les Ilnuatsh du lac Saint-Jean que pour les quelques colons français fréquentant les postes de traite du Domaine du Roi. Alors que la chasse contemporaine évoque davantage une tradition encadrée ou une passion transmise de génération en génération, elle représentait à l’époque une nécessité absolue, un savoir vital partagé et perpétué au sein des familles.
UNE ALIMENTATION DICTÉE PAR LE TERRITOIRE
Les ancêtres des Pekuakamiulnuatsh, établis autour du lac Saint-Jean et dans les forêts qui l’entourent, puisaient directement leur subsistance dans les ressources locales. « On se nourrissait de tout ce que la forêt, le lac et les rivières pouvaient fournir », rappelle Alexandre Dubé, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Les orignaux, les caribous, les ours, les castors, les oiseaux migrateurs mais aussi les poissons et les fruits sauvages complétaient l’alimentation.

Groupe de chasseurs de Pointe-Bleue. Un retour de la chasse et portagent de trois panaches d’orignal. (Source : Société d’histoire et d’archéologie de Mashteuiatsh, P01-0111)
À la même époque, les colons français de la Nouvelle-France vivaient une réalité différente. Originaires d’un royaume où la chasse était un privilège réservé à la noblesse, ils étaient peu familiers avec la traque et la capture de gibier. En France, chasser sans titre nobiliaire relevait du braconnage et pouvait mener à des sanctions sévères, parfois jusqu’à la pendaison. Habitués aux animaux domestiques comme le porc, le bœuf ou le mouton, les colons ont dû s’adapter aux ressources de l’Amérique. Dès leur arrivée, ils intégrèrent à leur alimentation la viande de chasse et le poisson, suivant l’exemple et les techniques des Premières Nations.
LE PETIT GIBIER, RESSOURCE ESSENTIELLE ET ACCESSIBLE
Contrairement à l’image que l’on se fait parfois, la survie ne reposait pas uniquement sur le gros gibier. Comme l’explique Hélèna Delaunière, responsable des services de recherche au Musée ilnu de Mashteuiatsh, le petit gibier occupait une place importante. Perdrix, lièvre et porc-épic constituaient des sources de nourriture fiables et disponibles tout au long de l’année. Ces animaux demandaient peu de temps de cuisson et permettaient de se nourrir rapidement, notamment lors des déplacements en forêt. La chasse et le trappage de ce petit gibier étaient souvent pris en charge par les femmes. Elles posaient des collets autour des campements et enseignaient cette technique à leurs enfants. Par cette transmission intergénérationnelle, les familles assuraient la préservation des savoir-faire essentiels à la subsistance.
Aux périodes de migration, notamment au printemps et à l’automne, les bernaches et les oies blanches offraient aussi une nourriture abondante. Les rassemblements familiaux aux embouchures de rivières coïncidaient avec ces chasses collectives aux oiseaux migrateurs, apportant variété et abondance aux repas. Il y a 350 ans, le caribou occupait une place première dans la culture et l’alimentation des Premières Nations. Mais au fil du temps, il a disparu du territoire saguenéen, remplacé par l’orignal, désormais considéré comme l’animal phare de la chasse. Au-delà de sa viande, l’orignal représentait une ressource polyvalente et hautement valorisée. Chaque partie de l’animal trouvait une utilité : les nerfs du dos servaient de fil à coudre, les os pouvaient devenir des grattoirs, les poils garnissaient des matelas et la peau tannée se transformait en vêtements ou encore en babiches pour confectionner des raquettes.

Une femme enlevant le poil d’une peau d’orignal à l’aide d’un grattoir en os. (Source : Société d’histoire et d’archéologie de Mashteuiatsh, P01-0299)
Cette absence de gaspillage était motivée par le respect profond envers l’animal. « L’animal avait donné sa vie pour nous. Une façon de lui rendre hommage, c’était de tout utiliser », souligne Hélèna Delaunière. Chez les colons, la viande d’orignal complétait l’apport de viande salée importée d’Europe dans des barils. On importait à Chicoutimi bœuf et porc d’Irlande, de Québec ou de Montréal, mais ces réserves demeuraient limitées et coûteuses. L’orignal, difficile à chasser avec les armes à feu rudimentaires de l’époque, devenait alors une ressource précieuse. Les colons ont appris des Ilnuatsh les méthodes de traque adaptées au territoire, par exemple attendre que l’orignal s’enfonce dans la neige pour limiter ses déplacements.
TECHNIQUES DE CHASSE ET DE TRAPPE
À la fin du XVIIe siècle, la technologie des armes à feu était encore rudimentaire. Les fusils utilisés ne permettaient de tirer qu’un seul coup à la fois et devaient être rechargés laborieusement par le canon. Chasser l’orignal demandait donc patience et habileté, d’où l’importance de l’expertise autochtone transmise aux Européens.
Le castor, quant à lui, était souvent chassé à l’épieu ou assommé par des pièges à bois, car les trappes en métal n’apparaîtront réellement qu’au cours du XIXe siècle. Le trappage au collet restait la méthode privilégiée pour les petites bêtes. Pendant un temps, les arcs et les flèches ont continué d’être utilisés, démontrant la coexistence de techniques anciennes et nouvelles. La chasse avait une dimension économique indéniable. Le castor, la martre, l’ours, le vison et même le raton laveur offraient des fourrures recherchées en Europe. À Chicoutimi, la réputation du poste de traite repose notamment sur la qualité des peaux de martre, très prisées pour la confection de vêtements de prestige, tels que les manteaux de juges ou les cols de magistrats. Les peaux d’orignaux et de chevreuils étaient également exportées vers la France pour la fabrication de cuir.
CONSERVER POUR SURVIVRE
L’un des grands défis de l’époque était de conserver la viande en prévision de l’hiver. Le séchage et le fumage représentaient les techniques les plus efficaces. La viande séchée pouvait se garder plusieurs mois et servait de base à de nombreux repas. Ces méthodes de conservation simples, mais éprouvées, garantissaient la sécurité alimentaire durant la longue saison froide. Les échanges complétaient aussi les réserves. Les Ilnuatsh troquaient des fourrures contre du blé ou du maïs, des denrées essentielles pour passer l’hiver. La traite des fourrures n’était pas uniquement une activité commerciale, mais également un moyen d’obtenir d’autres ressources vitales.
DES RÔLES BIEN DÉFINIS DANS LA COMMUNAUTÉ
La subsistance était l’affaire de tous, et chacun avait un rôle bien précis. Les hommes s’occupaient généralement de la chasse et du dépeçage des animaux, tandis que les femmes préparaient la viande, l’assaisonnaient, la fumaient et travaillaient les peaux. Cette répartition des tâches permettait d’assurer l’efficacité et la survie du groupe. Aujourd’hui, ces rôles sont moins distincts, mais à l’époque, ce partage structuré était fondamental. Il garantissait la transmission du savoir-faire et l’équilibre de la communauté dans des conditions de vie exigeantes.
UNE ACTIVITÉ VITALE, NON UN LOISIR
Si la chasse occupe aujourd’hui une place culturelle et sportive importante au Saguenay–Lac-Saint-Jean, elle n’avait rien d’un loisir au XVIIe siècle. Elle était d’abord une question de survie. Tant pour les Ilnuatsh que pour les colons français, l’accès à la nourriture dépendait directement de la capacité à capturer, piéger, conserver et partager le gibier. À travers les siècles, la chasse a perdu son caractère vital pour devenir une activité encadrée par des règles précises. Mais les pratiques anciennes rappellent que, sans ces savoirs transmis et partagés, l’occupation du territoire aurait été impensable.

On ne connaît pas grand-chose des origines de cette image du XVIIIe siècle, sinon qu’elle fait partie d’une collection sur la chasse au castor. (Source : tirée des collections de livres rares de la bibliothèque Beinecke, de l’Université Yale.)







