top of page

Représenter l’histoire autrement : une bande dessinée pour célébrer Chicoutimi

  • 14 juil.
  • 6 min de lecture

PAR VICTORIA THERRIEN

Adjointe aux communications à la Société historique du Saguenay



En 1992, lors des célébrations du 150e anniversaire de Chicoutimi, un projet original voit le jour afin d’honorer la mémoire du passé. Deux jeunes originaires de la région se lancent dans la création d’une bande dessinée relatant l’histoire de la ville, de la fondation du poste de traite à la crise des années 1930, en passant par la fondation du Séminaire, de l’hôpital et de la Pulperie. Intitulée Le récit de Chicoutimi, la bande dessinée est publiée par la Société historique du Saguenay en collaboration avec les Éditions Perception d’Hologramme inc. Julien Bergeron signe le scénario, tandis que les illustrations sont l’œuvre de Steeve Barrette.


Couverture de la bande dessinée historique « Le récit de Chicoutimi ». Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915.
Couverture de la bande dessinée historique « Le récit de Chicoutimi ». Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915.
Julien Bergeron. Société historique du Saguenay, Fonds Maison de la Presse, F0270, S01, P26529
Julien Bergeron. Société historique du Saguenay, Fonds Maison de la Presse, F0270, S01, P26529

Fruit d’un an de travail, ce projet ambitieux repose sur une importante démarche de recherche, l’équipe ayant consulté les archives, les musées et plusieurs historiens au cours de sa récolte d’informations. Le dessinateur Steeve Barrette souligne dans un article du Progrès-Dimanche que chaque illustration est conçue dans le souci du détail et le respect de l’authenticité historique.

Le récit de Chicoutimi rencontre son public

À la suite de la parution de l’ouvrage, les deux concepteurs le présentent à la population régionale, mais également à l’extérieur du pays, par exemple au Festival international de la bande dessinée à Angoulême du 23 au 27 janvier 1992.

Une exposition est également organisée au Vieux-Port de la ville, où des agrandissements de planches originales sont proposés au public. Des panneaux didactiques permettent de suivre, étape par étape, le processus de création d’une bande dessinée. Parallèlement, le Progrès-Dimanche publie chaque semaine une planche de l'ouvrage accompagnée d’un bon de commande permettant au lecteur de se procurer l’édition complète.

Le poste de traite illustré

Le récit commence au printemps 1676 à Québec alors que Charles Bazire (1641-1677) confie à Pierre Bécard de Grandville (1643-1708) la responsabilité d’ériger deux postes pivots, ceux de Métabetchouan et de Chegoutimi. L’ouverture de ces postes vise à redonner la prospérité à la traite de Tadoussac et à reconquérir la traite au pays des « Montagnais ».

Première planche de la bande dessinée présentant les débuts du poste de traite dans le bassin de Chicoutimi. Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915, p.4.
Première planche de la bande dessinée présentant les débuts du poste de traite dans le bassin de Chicoutimi. Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915, p.4.

La seconde planche met en scène le missionnaire jésuite François de Crespieul (1639-1702) visitant le chantier où se contruisent une chapelle et un magasin. Deux hommes autochtones s’arrêtent devant la chapelle, impressionnés par la taille du bâtiment, avant de passer au magasin pour y obtenir les provisions nécessaires à l’hiver. Suivent sur la troisième planche des scènes hivernales illustrant la chasse et la préparation des peaux. Enfin, la dernière planche sur l’histoire du poste de traite montre des chasseurs montagnais échangeant leurs fourrures au comptoir contre des armes, des couvertures et de la nourriture.

La conclusion de cette première partie du Récit de Chicoutimi souligne la prospérité initiale du poste de traite de Chicoutimi, présenté comme le plus rentable des établissements relevant de Tadoussac et fréquenté par plus de quatre cents chasseurs dès 1677. Toutefois, cette prospérité s’avère éphémère : la surexploitation des ressources fauniques, le déplacement du commerce vers l’Ouest et la montée de l’industrie forestière entraîneront graduellement son déclin, jusqu’à sa fermeture en 1856.

Des dynamiques coloniales complexes

L’un des principaux atouts de l’œuvre réside dans sa représentation des dynamiques coloniales. Elle met en évidence à la fois la rivalité économique entre Français et Anglais, l’emprise missionnaire sur le territoire et la relation d’interdépendance entre les Innus et les Français. Le monopole de Tadoussac, menacé par les trafiquants anglais provenant de la Baie d’Hudson et par la contrebande ayant cours sur le fleuve Saint-Laurent, répond à cette concurrence par la création de postes intérieurs comme Chicoutimi et Métabetchouan, deux choix stratégiques. Parallèlement, la construction d’une chapelle dès la fondation du poste, l’administration de baptêmes et l’enseignement religieux rappellent le rôle central de l’évangélisation dans le processus colonial. Enfin, la bande dessinée illustre la dépendance réciproque entre les Français, qui s’appuient sur les Innus pour l’approvisionnement en fourrures, tandis que ces derniers recherchent denrées et biens manufacturés européens utiles à la transformation de leur mode de vie.

Dans une perspective coloniale, les Européens cherchent à imposer leur culture et leurs valeurs aux populations autochtones, tout en consolidant leur domination territoriale afin de tirer profit des ressources locales. À cet égard, l’arrivée d’un missionnaire participe à cette volonté d’expansion culturelle et religieuse.

Au rythme des saisons

Le récit est structuré en fonction du cycle saisonnier de la traite. Dès la fin de la construction du poste à l’automne, les Français quittent les lieux, laissant un seul commis pour assurer la surveillance. Les chasseurs, quant à eux, retournent vers leurs terrains de chasse situés sur les bords du Saguenay et, jusqu’à la fin de l’hiver, traquent la piste de castors, élans et porcs-épics. En attendant l’arrivée de Nipinoukhe, l’esprit du printemps, les Innus célèbrent la récolte des fourrures. « Au début de juin 1677, l’arrivée du premier bateau de marchandises à Chicoutimi sonne le début de la traite. » Les Français revenus au poste organisent un joyeux banquet en l’honneur des chasseurs et après plusieurs jours de réjouissances, les échanges peuvent commencer.

Ce rythme narratif, fondé sur l’alternance des saisons, témoigne d’une profonde interdépendance entre les cycles naturels, les pratiques économiques et les représentations culturelles. Il illustre la manière dont la traite des fourrures s’inscrit dans une temporalité double : celle, immémoriale, du mode de vie nomade des Innus, et celle, plus récente, du commerce colonial français. Le récit montre que la réussite du poste de Chicoutimi repose sur l’adaptation des Européens au calendrier autochtone, confirmant ainsi que la traite ne peut exister sans la connaissance du territoire et des rythmes écologiques transmise par les Premières Nations.

Quatrième planche de la bande dessinée présentant les débuts du poste de traite dans le bassin de Chicoutimi. Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915, p.7.
Quatrième planche de la bande dessinée présentant les débuts du poste de traite dans le bassin de Chicoutimi. Bibliothèque de la Société historique du Saguenay, BR0915, p.7.

Une œuvre de vulgarisation à portée éducative, mais au regard partiel À travers Le récit de Chicoutimi, l’histoire du poste de traite est racontée de manière claire et accessible, dans une perspective de vulgarisation historique destinée à un large public, notamment scolaire. La bande dessinée retrace la fondation du poste de Chicoutimi en 1676-1677 dans le contexte de la traite des fourrures, en mettant en scène l’alliance — et la dépendance réciproque — entre Français et Innus, tout en soulignant le rôle des missionnaires et la dynamique économique de la colonisation. Le format choisi, par sa nature synthétique et narrative, limite toutefois la représentation des enjeux complexes liés à ces interactions : les rapports de force, la violence coloniale, les épidémies ou la dépossession territoriale sont absents du récit.

L’ensemble conserve ainsi une vision romancée et eurocentrée, typique des œuvres de vulgarisation produites avant l’émergence, à partir des années 1990, de nouvelles façons de concevoir et de raconter l’histoire des relations entre les Européens et les populations autochtones. Ces approches accordent une plus grande attention aux rapports de pouvoir, aux expériences vécues et aux conséquences durables de la colonisation. À la fin du 20e siècle, plusieurs chercheurs, influencés par l’histoire sociale, les études postcoloniales et l’anthropologie historique, contribuent en effet à renouveler en profondeur la compréhension des relations entre Européens et Premières Nations. Ils mettent en lumière la complexité des alliances, la pluralité des formes de résistance autochtones et les effets profonds de la colonisation sur les sociétés et les territoires.

D’ailleurs, l’emploi du terme « Montagnais », plutôt qu’« Innus » ou « Premières Nations », témoigne de la période de réalisation de la bande dessinée. Jusqu’aux années 1980-1990, cette appellation, héritée de la nomenclature coloniale française, demeure largement utilisée dans les ouvrages historiques et scolaires pour désigner les peuples innus du Nitassinan. Ce n’est qu’à la faveur d’un renouveau identitaire et politique, accompagné d’un virage terminologique dans les milieux universitaires et muséaux, que les mots « Ilnu ou Innu» ce sont imposés comme forme d’autodésignation reconnue. L’utilisation du terme « Montagnais » dans la bande dessinée traduit donc une vision encore marquée par les représentations et le vocabulaire coloniaux d’avant ce tournant linguistique et historiographique.

Malgré ces limites, l’œuvre demeure un outil pertinent pour initier le public à l’histoire régionale et aux débuts du Saguenay dans le système colonial français. En tant que support pédagogique, elle offre un point d’entrée efficace pour aborder les thèmes du commerce, de la rencontre interculturelle et de la mission chrétienne, à condition qu’elle soit accompagnée d’un regard critique permettant de rétablir la complexité des faits historiques. Elle est d’ailleurs accessible en version originale à la Société historique du Saguenay ainsi qu’en version numérique couleur sur le site web de son auteur, Julien Bergeron1.


1 Bergeron, Julien. « Bande dessinée historique : depuis 1676… » <julienbergeron.com> [En ligne]

 
 
MCPhotographe-Limonad2025-127.jpg

Ariane Bouchard

Quisque ullamcorper sit amet dui in euismod. Aenean ultricies nulla sollicitudin, aliquet tellus vel, vulputate enim. Proin sit amet odio sed ante elementum sodales vitae ac sem. Vestibulum rutrum facilisis odio sed sagittis. Vivamus id volutpat elit. Proin malesuada euismod eros eget posuere. 

ElementGraphiques_350-04.png
Pour ne rien manquer!
Abonnez-vous à l'infolettre
M'abonner
bottom of page