Le carton d’autel du père Labrosse
- 14 juil.
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PAR ARNAUD DUMAIS
Adjoint aux communications à la Société historique du Saguenay
Chek8timi, circa 1775
Le froid embrasse la petite chapelle de sa rude étreinte en cette enclave reculée du Nouveau Monde. À la lueur des chandelles, le père Jean-Baptiste de Labrosse (1724-1782), missionnaire jésuite, inculque l’Évangile aux enfants assis devant lui. Son outil, un carton d’autel dont la graphie imprimée en latin côtoie des annotations manuscrites en langue Innue-aimuni : Mirumaganit waskuts tshishe manitu ; Ni tapucten ka peioku tshishe manitu (Il est loué dans le ciel le Grand Esprit ; Je crois en un seul Grand Esprit).

Aujourd’hui conservé à la Société historique du Saguenay, cet objet liturgique constitue un témoin matériel de l’époque missionnaire. Il incarne un processus de transmission religieuse dans lequel la langue autochtone devient vecteur de l’enseignement de la Compagnie de Jésus.
La présence jésuite au Saguenay
En 1641, la mission du Saguenay prend forme sous l’impulsion Jésuite. C’est le père Jean DeQuen (1602-1659) qui fonde le premier poste missionnaire à Tadoussac. Plusieurs suivront dans ses pas, dont le père Pierre-Michel Laure (1688-1738), en poste dès 1720, qui fait ériger une chapelle à Chicoutimi six ans plus tard.

Ce dernier consacre ses efforts à cartographier le domaine du Roy et à traduire l’Innu-aimun. La Relation inédite du R. P. Pierre Laure constitue un précieux témoignage du mode de vie innu et du zèle évangélisateur jésuite.
Le père Jean-Baptiste de Labrosse, vingt et unième et dernier missionnaire jésuite du Saguenay, prend la relève en 1766. Pendant les 16 années qui suivent, il parcourt inlassablement le vaste territoire de la mission, des rives du lac Saint-Jean jusqu’aux Sept-Îles, en passant par Tadoussac et les îlets Jérémie. Pour s’orienter dans cet immense espace, Labrosse peut s’appuyer sur la carte produite en 1733 par le père Laure, qui délimite le Domaine du Roy.

Formé dans la tradition rigoureuse de la Compagnie de Jésus, Labrosse maîtrise les langues classiques – le latin et le grec. À son arrivée en Amérique, il continue sa formation linguistique avec l’Innu-aimun. Il en apprend les rudiments en quelques mois et consacre ensuite sa vie missionnaire à approfondir ses connaissances, produisant un important corpus d’écrits. Parmi ceux-ci figurent un dictionnaire montagnais, un recueil de prières (Nehiro Irinui) et un catéchisme imprimé en 1767 (Catechismi liber). Ce dernier, que l’abbé Alexandre Chambre compte parmi les incunables canadiens, témoigne du désir de Labrosse de pérenniser son œuvre dans un contexte où plus aucun missionnaire jésuite n’est appelé à le remplacer.
L’engagement du père Labrosse prend une signification particulière dans le contexte d’un monde missionnaire en déclin. Comme le rappelle Marcel Trudel dans son Inventaire de l’Église canadienne à la fin de 1764, la Conquête britannique entraîne le départ d’un tiers des effectifs du clergé canadien. Les Jésuites, pour leur part, se voient interdire de recruter de nouveaux membres à la suite du traité de Paris de 1763, compromettant ainsi la pérennité de leur présence en Nouvelle-France. Au travers de ce paysage ecclésiastique fragile, l’action du père Labrosse s’inscrit comme une ultime tentative de maintenir vivante la mission jésuite au Saguenay. Son carton d’autel, outil liturgique exhibant une langue autochtone mobilisée au service de la foi chrétienne, devient le symbole matériel de cette volonté de transmission dans la continuité d’une tradition missionnaire amorcée plus d’un siècle auparavant.
Dans ses déplacements entre les quatre postes solidement établis au Saguenay que sont Tad8ssak, Chek8timi – termes autonymes de Tadoussac et Chicoutimi – Papinachois et la Rivière-Moisy, Labrosse utilise le carton d’autel, annoté de sa main, comme un appui à son enseignement auprès de la communauté innue. Cet instrument de culte circule avec lui et l’accompagne dans les messes, catéchèses et oraisons. À la suite du père Labrosse, c’est le révérend père Charles Arnaud qui redécouvre cet artefact dans la chapelle du Coteau du Portage à Chicoutimi en 1855 et s’en sert pour la célébration des saints mystères. Il l’utilise à son tour à des fins d’enseignement auprès des communautés autochtones de la région avant de le laisser sur place en 1893.
Une langue millénaire sous la plume missionnaire
Le carton d’autel est révélateur des méthodes pédagogiques jésuites. La mémorisation par le chant, l’exhibition de l’image sainte centrale, la catéchèse répétitive, toutes ces techniques sont intrinsèquement liées au sein de l’objet bilingue où la traduction manuscrite en Innu-aimun est juxtaposée au texte latin imprimé. De plus, le père Labrosse y a même indiqué les intonations à adopter lors du chant du Gloria et du Credo de la messe catholique!
Cette initiative révèle une forme d’adaptation. Les missionnaires, comme les pères Laure ou Labrosse, ne se contentent pas d’imposer la foi chrétienne. Ils apprennent les langues, observent les mœurs des autochtones, tentent de rendre le divin intelligible. Cependant, cette ouverture d’esprit trouve ses limites dans le cadre doctrinal de la Compagnie de Jésus, car la mission jésuite est d’abord une entreprise de conversion. Dans ce contexte, le message est supposé se transmettre de manière unidirectionnelle, du missionnaire vers le peuple qu’il évangélise. La langue innue est ici sujette à une translittération fixée en lettres romaines, alors que sa tradition repose sur l’oralité.
Ainsi, les écrits missionnaires, tel que le carton d’autel, constituent des documents riches, mais profondément enracinés dans les présupposés et les objectifs propres à la pensée évangélisatrice de leur temps. Alexandre Chambre, dans sa biographie Le R. P. J.-B. de La Brosse (1904), présente le père Labrosse comme un héros soucieux de délivrer les Premiers Peuples de leur ignorance présumée. Cette lecture apologétique normalise la domination spirituelle et culturelle exercée par les Jésuites.
Or, plusieurs penseurs contemporains proposent une relecture critique de ce pan de l’histoire. Georges Sioui, dans Pour une autohistoire autochtone (2023), appelle à dépasser l’historiographie coloniale. Il rappelle que la langue autochtone, même asservie, résiste et se transmet oralement par le biais de ses locuteurs.
Sans tomber dans l’anachronisme, il est légitime d’interroger les sources missionnaires à la lumière des critiques autochtones contemporaines. Le carton du père Labrosse incarne une tension dont les échos résonnent encore aujourd’hui : volonté de traduire, mais aussi de transformer la langue innue ; volonté d’adaptation sincère provenant du missionnaire, mais finalité imposée par la Compagnie de Jésus.
Comme l’a écrit Sioui, la langue demeure un puissant vecteur de résistance. Même traduite, elle véhicule une mémoire bien vivante. Depuis la main du père Labrosse, les mots en Innu-aimun inscrits sur le carton d’autel sont synonymes de primauté de l’écriture européenne sur la tradition orale innue. Pourtant, ces inscriptions permettent aussi la transmission de la langue innue vers la postérité. Dès lors, le carton devient un objet paradoxal : outil de domination, tout en demeurant simultanément une trace d’un savoir détourné, approprié, retransmis.
Chek8timi, devenu lieu de mémoire missionnaire, incarne cette tension. La chapelle qui s’y élève en 1726 sous la supervision du père Laure, reprise plus tard par le père Labrosse, est un lieu de dissémination du savoir chrétien. Ce même territoire, aujourd’hui devenu notre ville, constituait un point névralgique où langues et cultures se croisent, se confrontent, s’enchevêtrent.









