Chicoutimi, à la croisée des chemins
- 14 juil.
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PAR ALEXANDRE DUBÉ
Professeur d’histoire à l’Université du Québec à Chicoutimi
Au début du mois d’août 1737, l’équipage et le capitaine du brigantin L’Hirondelle s’apprête quitter Québec pour un voyage qui durera un peu plus d’un mois. Le capitaine, Richard Testu de la Richardière, a été chargé par l’intendant de Québec, Gilles Hocquart, de ravitailler les postes du Domaine du Roi. Le voyage n’est pas si long – quelques jours de navigation à peine séparent les différents postes du Domaine, mais le fleuve est capricieux. Il y a déjà eu des naufrages à l’embouchure du Saguenay. En novembre 1686, la Catherine, en partance pour La Rochelle, s’était échouée sur la Pointe aux Vaches. Les journaux de navigation du temps font état de coups de vent inopinés, menaçant toujours de rabattre les vaisseaux sur les nombreux écueils du fleuve. Le capitaine de la Richardière n’en est cependant pas à son premier voyage; il fréquente le fleuve depuis plus de vingt ans, de Québec à Terre-Neuve, et à l’Île du Cap Breton.

L’Hirondelle arrive aux Îlets Jérémie le 11 août. Neuf jours plus tard, elle arrive à Tadoussac. Le 28 août, elle est à Chicoutimi. Partout, l’arrivée du navire donne lieu à des réjouissances : l’Hirondelle est chargée des objets de toute sorte. Cette année-là, l’Hirondelle apporte des draps de Montauban, dans le sud de la France. Des chaudières de cuivre, qui proviennent de Normandie, d’une petite ville appelée Villedieu, peut-être, où l’on fabrique des objets de cuivre depuis déjà trois siècles. Du Poitou, on se procure du fil, pour les filets. De Saint-Étienne, sur le Rhône, des fusils, légers comme les aiment les autochtones. On Et puis, des objets d’autres pays européens : du fil, et des perles de verre, pris à Amsterdam, et acheminés à Québec par Rouen et Rochefort. Il y a même des toiles rouges, que l’on achète en Angleterre par permission spéciale. Malgré tous les efforts des manufacturiers français – on a même envoyé des espions en Angleterre – on n’a jamais réussi à copier le rouge de ces « écarlatines » de façon suffisante pour répondre aux goûts des Innus ou des Haudenosaunee. D’autres produits viennent de plus loin encore : l’Hirondelle apporte du poivre, qui vient des îles à épices, en Indonésie. De la mélasse, qui arrive des Antilles, où le sucre est cultivé dans les brutales plantations par des hommes et des femmes retenus en captivité. On trouve aussi dans les cales des navires les héritages anciens de l’Europe, désormais bien ancrés sur les bords du Saint-Laurent. Le blé froment, dont les colons français sont si friands, avec lequel on fait pain et biscuit, et que l’on partage avec les Innus du Nitassinan. On trouve aussi un petit baril de belles prunes de Damas. Elles sont passées du Moyen Orient vers l’Europe dès le Moyen Âge; elles sont arrivées en Amérique très tôt avec Champlain et les Récollets. Les Ursulines de Québec en ont planté plein leurs vergers; elles se sont répandu le long du fleuve, à l’Île d’Orléans, à l’Île aux Coudres. Les Français de Chicoutimi les aiment bien. Les Innus aussi, peut-être : le père Laure consigne qu’on leur donne le nom de petchitchanemin.
Le fleuve met sur les tables du petit poste de traite, dans les paquetages et les shaputuan du Nitassinan, les produits de l’Europe et de l’Amérique. L’Europe, évidemment, n’est pas en reste : hommes et femmes de France – et peut-être d’ailleurs, en Allemagne, par exemple, se vêtent avec les martres de Chicoutimi, se couvrent avec le feutre de castors du Lac Saint-Jean. On est curieux aussi de l’art des Innus en France : les collections des rois Louis XIV et Louis XV comportent des manteaux, des canots d’écorce miniature, des raquettes.
À Chicoutimi, ce ne sont pas des curiosités : ce sont des objets de première nécessité. Les rivières et les portages mettent le poste de traite en lien avec le Nitassinan – et bien au-delà – tout autant que les brigantins français. On trouve, au poste, une dizaine de paires de raquettes, et quelques traînes à l’usage des résidents, Français et Autochtones. On trouve aussi une « canoterie », qui abrite et protège une demi-douzaine d’embarcations d’écorce, qui permettent de rejoindre le Lac Saint-Jean, Tadoussac, les Îlets Jérémie, le Lac Mistassini, mais aussi Québec, Trois-Rivières, et même la Gaspésie et les Grands Lacs. En 1738, des Innus sont présents au Fort Frontenac – aujourd’hui Kingston – pour participer à des négociations diplomatiques. D’autres sont à Montréal, afin de participer aux foires...et se divertir au cabaret. D’autres Innus vont peut-être aussi visiter la France. En 1704, le marchand Pierre Dupont – l’un des associés dans le commerce du Domaine – présente une famille d’Autochtones, de passage à Bayonne, à une communauté religieuse de Dax. Si on ne sait pas avec certitude de quelle région du Nitassinan ces Innus sont issus, leur présence rappelle que les distances importantes entre ces divers lieux, séparés parfois par des milliers de kilomètres, ne semblent pas arrêter ces voyageurs.
Le désir de visiter ses proches, de rencontrer le missionnaire, de commercer, ou simplement de donner des nouvelles motivent parfois de longs voyages vers Chicoutimi. En 1748, une jeune femme attikamek arrive de Manawan. C’est la fille de Kapit8titcheban. Elle a 22 ans, et souhaite se faire baptiser. Quelques mois plus tard, c’est une femme innue de 44 ans et son fils, de quinze ans, qui arrivent, de Sept-Îles, en plein hiver. Elle aussi, elle souhaite se faire baptiser. Au fil des mois, des années, les registres de Chicoutimi entre 1720 et 1770, révèlent le passage d’homme et de femmes de Mistassini, qui viennent prendre des nouvelles de leur ami, Joseph Dorval; des Mi’kmaq, qui cherchent à rencontrer amis ou amoureux, comme Ignace, qui épouse Misk8t, innue, au poste; des gens de l’autre côté du fleuve, Canadiens ou Autochtones. Les nouvelles arrivent de Québec, de Montréal, de Trois-Rivières, du fleuve, où l’on peut en recevoir des navires de passage. Tout ce petit monde se partage les petites douceurs, les cadeaux qu’envoie la famille, comme l’oncle du père Coquart, qui lui envoie de France des images pieuses et des livres; comme le Parisien François-Étienne Cugnet, le directeur du Domaine, qui passe parfois à Chicoutimi, et qui ramène de France des chandeliers pour l’église. Marianne, une Mi’kmaq de passage, offre des castors à la communauté; les « Mistassiniens voyageurs », font toujours quelque cadeau à Joseph Dorval, qui les a bien connus du temps où il faisait la traite, sur les bords de leur lac.
Un poste de traite, c’est une petite communauté, et pourtant, cette communauté n’est pas si isolée. Elle s’ouvre sur le monde, grâce au savoir des navigateurs; elle se nourrit d’amitiés construites à la force d’aviron. Elle ramène vers elle, chaque année, son lot de voyageurs et de voyageuses qui font de Chicoutimi, depuis l’origine, un lieu de rencontre, un lieu de passage.









